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Des incendies volontaires #2



Sœurs de sang


Petit garçon, courant dans un monde trop étroit pour les ébats de mes jeux, je me réfugiais parfois dans le bruit de la fête pour y seconder la solitude et danser autour du feu. J’y allumais la flamme crépitante de l’enfance, je me frayais un chemin dans les forêts obscures en étreignant la nuit qui me faisait peur. J’étais libre, chevauchant mon plus fidèle destrier, déroulant sur l’asphalte une cartographie du tendre, jusqu’au bout de l’horizon, qui aurait dû me mener jusqu’à la mort s’il n’avait porté ce soleil rougeoyant à la boutonnière.


Fraternellement, dans l’arbre sororal du paradis, où l’on pouvait encore cueillir les fruits de l’innocence retrouvée, j’avais croché mon échelle de corde à la plus haute branche de la saison. Il ne pleuvait plus que dans mon sang. Le soleil était d’une ardeur de couronne sur ma tête, j’étais le roi des mirabelliers en fleurs. Il n’y avait rien de plus sucré que ma main tendue vers tes lèvres.


Je cherchais dans l’adultère des foules, la petite sœur de ma solitude, une compagne de fête, avec qui pulvériser ma détresse contre les murs gris et rêches de l’ennui. Je la savais présente, et mise au monde, quelque part dans la blondeur du jour qui me faisait face ; dans l’appesantissement d’une escale où nous ne serions jamais que de passage.


Ma sœur sédentaire était kabyle, ma sœur nomade était gitane ; toutes deux peuplaient mon sang, faisaient battre mon cœur. Je les entendais irriguer les tambours de ma peau.


De caravane en caravane, guignant à chaque fenêtre la lumière heureuse où baignaient les yeux de la gitane, j’ai traversé des jardins de passage en y cueillant la fleur d’ortie. Des maisons éphémères peuplaient le terrain vague de mon enfance, des roulottes aux chevaux évaporés, des greniers de sel envahis par la mer, des ciels plus déchirés de rouille que les barbelés du crépuscule.


Au bout de la rue, dans l’écueil de la dernière impasse, où nous pouvions bâtir notre fortune de vent, j’ai vu l’exil étendre son domaine à l’éclat d’une poussière. C’était au seuil d’un autre vide, plus abrupt encore que l’Étretat de mon vertige ; celui de ces fenêtres sans maisons, que l’on voyait suspendues dans le ciel tacheté de bombes, où je restais dénué de gestes pour ne pas alarmer le prédateur immobile qui ouvrait sa bouche carnassière en imitant le sourire du soleil.


Sur le pas de la porte, une lampe nous invitait à la rejoindre. Nous avancions seulement, de peur de ne pas marcher sur les pas de nos ancêtres, de peur d’enfreindre leurs lois ; puisqu’ils étaient morts, eux aussi, pour ne pas avoir voulu rester seuls, pour ne pas avoir voulu se dissocier du groupe.


Ensemble, unis, rejoints, exterminés.


 
 
 

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